jeudi 31 mars 2016


Une note à la première personne du singulier

Après les attentats terroristes à Bruxelles


(ajout d'une remarque autocritique)





   G. et ses enfants sont sains et saufs.
   Maman, ne t’inquiète pas, j’ai eu M. au téléphone, il va bien.


   Je n’étais pas au pays ce lugubre 22 mars. Et c’est par ces brefs messages envoyés par deux de nos enfants habitant en Wallonie, que nous avons compris qu’il s’était donc passé quelque chose de grave à Bruxelles. G. comme M. habitent et travaillent dans des communes populaires de la capitale.
 Le soir même, mon compagnon apprenait par son associé d’origine marocaine et musulman que la femme de ménage de leur petite entreprise avait été tuée dans l’attentat de la station de métro Maelbeek.


   Je n’ai pu que me taire – je veux dire ne rien publier – jusqu’à aujourd’hui. J’ai écouté en différé des témoins, des familles endeuillées (dont le témoignage remarquable de Michel Visart, journaliste économiste de la RTBF qui a lui aussi perdu sa fille dans l’attentat du métro (à voir et écouter surtout, ici : https://www.rtbf.be/video/detail_invite-michel-visart-a-propos-du-deces-de-sa-fille-lauriane-dans-les-attentats?id=2095356), lu beaucoup aussi, cherchant des articles de fond et évitant le sensationnalisme et ce qui s’écrit sur les réseaux sociaux. Certains articles ont retenu mon attention comme celui signé par Corinne Torrekens, docteure en sciences politiques et sociales, de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) dans une revue en ligne que je ne connaissais pas, Orient XXI, et intitulé Contre vents et marées, la sécularisation de l’islam en Belgique. A lire par ceux qui entendent encore ne pas se satisfaire des comptes rendus très approximatifs du journalisme ordinaire, et soumis au diktat de la rentabilité (http://orientxxi.info/magazine/contre-vents-et-marees-la-secularisation-de-l-islam-en-belgique,1268)

 Un autre excellent article publié dans Le Monde qui interroge Pierre Vermeren, professeur d’histoire du Maghreb contemporain à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et membre du laboratoire IMAF. Il m’a permis tout particulièrement de prendre conscience de l’importance de l’histoire des immigrés du Rif marocain dans le phénomène de radicalisation islamiste et terroriste. A lire ici : http://www.newsjs.com/url.php?p=http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/03/23/la-belgique-est-devenue-un-trou-noir-securitaire_4888420_3232.html.


   Enfin, je retiens un coup de sang signé par le journaliste retraité de la RTBF, Jean-Jacques Jespers sur sa page Facebook, et vous le recopie :


« Les médias, pleins de bienveillance et dans un louable souci de conciliation, interrogent témoins et experts après les attentats. Seulement voilà : tous les entretiens, tous les témoignages portent sur "le vivre-ensemble" et ce qu'il faudrait faire ou éviter pour que les relations entre musulmans et non-musulmans soient plus harmonieuses. Désolé, mais quel rapport avec les attentats terroristes de Paris et de Bruxelles ? L'enfer est pavé de bonnes intentions. L'amalgame est sans doute inconscient mais il saute aux yeux : le non-dit des attentats, c'est la place de l'islam ordinaire dans la société européenne. Plutôt que de focaliser l'attention sur ce sujet, donc de renforcer tacitement le hiatus entre "eux" et "nous", ne faudrait-il pas informer davantage sur les vrais réseaux du terrorisme, qui ne passent pas par les mosquées mais par les prisons, les amis, Internet et les bistrots ? Ne faudrait-il pas questionner la pertinence de ce lien non démontré entre le terrorisme et le salafisme religieux (un intégrisme dont les effets culturels négatifs ne sont pas contestables, mais c'est une autre question) ? Les auteurs des attentats sont des fiers-à-bras, des malfrats qui sont presque tous passés par la case prison, des buveurs, des dragueurs, des sorteurs, des consommateurs de hasch, des "misfits", en rupture avec leur famille qui leur a inculqué de tout autres valeurs, mais surtout des habitués des actions criminelles. Ils ont été recrutés par un mouvement qui n'est pas religieux mais politico-militaire, pour effectuer des opérations qui s'inscrivent dans une stratégie non pas religieuse mais politico-militaire : terroriser les citoyens des pays qui attaquent ce mouvement en Syrie et en Irak, répliquer aux bombardements sur Raqqah.... Daech est dirigé par d'anciens officiers sunnites de l'armée de Saddam Hussein qui veulent se venger d'avoir été chassés par les Américains en 2003 et d'avoir dû subir depuis lors un régime chi'ite qu'ils haïssent - pas toujours à tort. Le mince vernis islamique dont ils recouvrent leur stratégie, délirant du point de vue théologique, n'est destiné qu'à tromper des esprits affaiblis. Leur propagande fait allusion autant à Allah qu'aux grosses bagnoles et aux fascinantes kalachnikovs. Elle séduit autant des gamins en perte de repères dont l'univers culturel se limite aux réseaux sociaux que des exhibitionnistes et des machos ordinaires. Quel rapport avec les débats sur le port du foulard ou les repas halal à l'école ? Bien sûr, certains prédicateurs salafistes peuvent se réjouir - et inciter leurs ouailles à le faire - des malheurs qui frappent les koufirs, et ce n'est pas plus louable que les parades de brutes fachos sur la place de la Bourse. Mais cela justifie-t-il une association sous-entendue mais systématique entre islam ordinaire et terrorisme, accommodements raisonnables et djihad ? »



   Une écriture à la première personne du singulier signifie selon moi non d’abord l’ego du moi, je, mais la responsabilité et l’engagement de ma personne dans ce que j’écris et publie.
 Lors des crimes sauvages (et antisémites de surcroît) perpétrés par Mohamed Merah à Toulouse, comme tant d’autres, je ne réalisais pas qu’ils puissent inaugurer en fait une longue et effroyable série de meurtres, mais qui, avec ceux de Mehdi Nemmouche au musée juif de Bruxelles un peu après ou même les attentats de janvier 2015 à Paris contre Charlie hebdo et l’hyper casher, n’avaient pas encore adopté le modus operandi, beaucoup plus redoutable en nombre de victimes, des attentats kamikaze que nous connaissons désormais depuis les attentats de Paris en novembre dernier et ceux de Bruxelles, ce 22 mars 2016.

   J’ai dû m’interroger, rectifier certaines de mes opinions (comme celle de ne considérer le port du voile intégral que comme une question seulement marginale et sans impact réel), d’apprendre à mieux saisir les nombreuses différences au sein de l’islam, la dangerosité du salafisme dans sa composante théologico-politique, l’influence de la puissance du wahhabisme rétrograde et barbare dans nos propres pays européens, celle des Frères Musulmans par ses services sociaux sponsorisés jusque chez nous.  

   C’est à mes yeux évident et compréhensible, j’ai dû faire partie un temps des naïfs, de ceux qui ont toutefois toujours raison de défendre la cause des citoyens issus de l’immigration arabe car la discrimination ethnique au logement et à l’emploi demeure flagrante (mon pays est au top des pays qui discriminent le plus). Mais je soutiens bien sûr aujourd’hui les Services de Sécurité qui font la traque aux terroristes. Je pense même qu’il faudrait leur donner plus de moyens financiers car hélas, malgré d’autres priorités directement sociales, c’est devenu une priorité absolue.

   Toutefois, je tiens à affirmer que je souscris sans réserve au propos de Jean-Jacques Jespers retranscris ci-dessus. Qu’est-ce que viennent faire tous les innombrables propos qui, en pseudo bienveillance ou carrément en obsession, causent islam et d’islam essentialisé dans les attentats terroristes commis en novembre dernier en plein Paris, et le 22 novembre 2016 à Bruxelles ?  Au fond, c’est comme si, après les horreurs de la Saint-Barthélemy à Paris en août 1572, on eût cru nécessaire de trouver dans les Evangiles ce qui aurait entraîné sa violence extrême et qui aurait été à la base d’un tel massacre. Et qu’est-ce que les citoyens musulmans ordinaires et majoritaires devraient plus que « nous » avoir à dire dans de telles circonstances tragiques ?

   Vaste foutaise ! Les livres dits saints des trois monothéismes comportent chacun des propos de grande violence et des propos sublimes. Moins de versets violents sans doute dans les évangiles, mais ça n’aura pas empêché du tout qu’au nom du christianisme, le sang ait beaucoup coulé pendant des siècles et des siècles.

   Oui, vaste foutaise que de croire qu’il s’agisse prioritairement de religion ! C’est d’ailleurs sans doute le piège dans lequel entend nous prendre tous Daesh, musulmans et non musulmans, cet état maffieux et, - je souscris à la formule même si elle est européo-centrée – nazi. L’idéologique n’a jamais commandé aucune cause ; elle vient toujours au secours d’une cause politique, géopolitique et de façon flagrante dans ce Moyen-Orient de tous les dangers…


  
    G. et ses enfants sont sains et saufs.
   Maman, ne t’inquiète pas, j’ai eu M. au téléphone, il va bien.



   Mondialisation de l’économie et des moyens de communication oblige en tête, je pense que c’en est donc aussi fini désormais de l’insularité sécurisée des pays européens. Hier encore, ce n’était qu’à la télévision qu’on regardait des reportages de la violence la plus extrême ; ailleurs, à des milliers de kilomètres. Aujourd’hui, nous réalisons que le monde est un village, pour le meilleur certes encore, mais pour le pire désormais aussi.


   G. et ses enfants sont sains et saufs.
   Maman, ne t’inquiète pas, j’ai eu M. au téléphone, il va bien.


   J’ose espérer seulement qu’avec l’insécurité qui nous atteints de plein fouet et sans doute pour longtemps, à l’instar de tant de nobles et héroïques résistants durant la Seconde Guerre Mondiale, il y aura aujourd’hui demain, des têtes bien faites, des têtes dures mais aussi dignes et intègres que le furent celles et ceux qui résistèrent au fascisme et au nazisme. Des têtes bien faites d’abord, c’est ce que je nous souhaite d’abord et comme en urgence.

_________________________________________

Remarque critique :

J'ai été sensible aux critiques de deux commentateurs ici et d'un ami en privé à propos de mon exclamation répétée "foutaise !" à propos de l'importance prioritaire de l'islam dans les attentats terroristes. Et à moi-même rapidement, ce passage de ma note ne me parut pas non plus satisfaisant.
Il se fait que je venais d'apprendre que selon une enquête toute récente de CNN, les frères Abdeslam en février 2015, soit 9 mois avant les attentats de Paris, dansaient, fumaient et draguaient dans une discothèque branchée de l’avenue Louise à Bruxelles.
D'autre part, mon exclamation provocatrice et donc réductrice, voulait faire remarquer qu'il était bien peu question de religion (je voulais parler de foi et de spiritualité) mais de politique, de géopolitique et de guerre territoriale dans le chef de Daesh (avec ses leaders militaires, anciens officiers de Saddam Hussein). Par là, j'aurais souhaité que l'on ne tombe pas dans le piège d'y impliquer l'ensemble des musulmans pratiquants de nos pays et marquer mon désaccord vis-à-vis de ceux qui essentialisent l'islam et l'isolent, comme en laboratoire, des deux autres monthéismes, prétendant qu'islam et terreur sont intrinsèquement mêlés de façon anhistorique ou "panhistorique".

Mais la gravité des événements mondiaux liés au terrorisme islamiste m'oblige à revenir, à nuancer et corriger un propos exprimé de façon trop caricaturale. Car il y a effectivement depuis le début du 20e siècle, en lien avec le colonialisme et les aspirations nationalistes arabes, une idéologie islamiste qui instrumentalise les textes religieux à des fins politiques, et de politique totalitariste en plus. Du côté sunnite (wahhabisme et salafisme) mais aussi en réaction chiite (cf. la "République islamique" d'Iran).
Je me rends compte que je n'ai pas assez de connaissances suffisantes en matière d'analyse théologico politiques islamiques. Ce pourquoi, j'ai commandé le livre didactique de Boualem Sansal, Gouverner au nom d'Allah, Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe.








 





lundi 14 mars 2016


Un documentaire

À voir ou à revoir


Pour découvrir qui gouverne vraiment l’Union Européenne







   
   Intéressant aussi de suivre ce reportage sur la montée du populisme en Europe : https://www.youtube.com/watch?v=o4TkWQXIA0U ,qui date de 2014 et produit par Arte-Thema.


   Je n'ai pas pour l'instant la force d'écrire. Je propose donc seulement ces deux documentaires...

samedi 20 février 2016

Lecture d’un article
De Scott Atran


L’Etat islamique est une révolution

(fin)
  



   Je voudrais insister, dans la fin de ma lecture de l’article de l’anthropologue Scoot Atran, sur deux sous-chapitres intitulés Le manuel de l’Etat islamique et L’extinction de la zone grise.
Dans le premier, Atran s’attarde sur le manifeste signé par le pseudonymique Abou Bakr Naji dans la gestion de la terreur et du chaos. Et si on songe aux derniers massacres récents perpétrés par Daesh à Paris, Ankara, Beyrouth ou Bamako, on ne peut que les reconnaître en application brutale et littérale :

1- Frapper des cibles faciles : "Diversifier et élargir les frappes perturbatrices contre l’ennemi croisé-sioniste en tous lieux du monde musulman, et même en dehors si possible, afin de disperser les efforts de l’alliance ennemie et ainsi l’épuiser au maximum".
2- Frapper quand les victimes potentielles ont baissé la garde afin de maximiser la peur dans les populations et affaiblir leurs économies : "Si une station touristique où se rendent les croisés… est frappée, toutes les stations touristiques dans tous les États du monde devront être protégées par l’envoi de renforts armés, deux fois plus importants qu’en temps normal, et par une énorme hausse des dépenses."
3- Canaliser la propension à se rebeller de la jeunesse, leur énergie et leur idéalisme et leur aspiration au sacrifice, pendant que les imbéciles les incitent à la modération et les détournent du risque : "Inciter des groupes issus des masses à partir vers les régions dont nous avons le contrôle, en particulier les jeunes… [car] les jeunes d’une nation sont plus proches de la nature innée [de l’homme] du fait de la rébellion qui est en eux et que les groupes musulmans inertes [ne cherchent qu’à réprimer].
4- Entraîner l’Occident aussi profondément et activement que possible dans le bourbier de la guerre : "Dévoilez la faiblesse du pouvoir centralisé de l’Amérique en poussant ce pays à renoncer à la guerre psychologique médiatique et à la guerre par personne interposée, jusqu’à ce qu’ils se battent directement." Idem pour les alliés de l’Amérique.


   Et, ce que Scott Atran souligne dans le second, La zone grise, me semble tellement fondamental pour comprendre la dangerosité de l’Etat islamique, que je ne ferai que le reproduire :


"L’extinction de la zone grise" est un article de 12 pages publié au début de l’année 2015 par le magazine en ligne de Daech, "Dabiq". Il décrit la zone qu’occupent par la plupart des musulmans, entre lumière et obscurité, entre le bien et le mal, autrement dit, entre le califat et le monde des infidèles, une zone que "les saintes opérations du 11 septembre" ont mis en évidence.
L’article cite Oussama Ben Laden, dont l’EI est le véritable héritier. "Le monde est aujourd'hui divisé en deux. Bush avait raison de dire : 'soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes', même si les vrais terroristes sont les croisés occidentaux. L’heure est maintenant arrivée de produire un nouvel événement propre à diviser le monde et à détruire la zone grise". 
Cet événement a pris la forme des attentats du 13 novembre à Paris visant à créer le chaos en Europe, de même que les attaques en Turquie et au Liban avaient pour but d’introduire plus de sauvagerie et de chaos au Moyen-Orient.
L’accueil généreux de réfugiés syriens représenterait une réponse efficace à cette stratégie ; à l’inverse, le rejet général des réfugiés est une réponse perdante. Nous aurions intérêt à célébrer la diversité et la tolérance dans la "zone grise" ; mais la tendance générale en Europe, parmi l’élite politique comme dans la population, est de s’entendre pour la détruire.
En Europe, la montée de l’islam radical a coïncidé avec une poussée des mouvements xénophobes et nationalistes. Les deux phénomènes participent partiellement du faible taux de natalité en Europe (1,6 enfant par couple), ce qui crée un besoin d’immigration afin de maintenir une force de travail et un bon niveau de vie pour la classe moyenne, pilier de toute démocratie libérale. A une époque où l’immigration n’a jamais été aussi mal tolérée, on n’a jamais eu tant besoin d’immigrés. 
Dans les régions que l’EI contrôle, ou celles qui leur sont adjacentes, les populations ne soutiennent ni l’EI, ni l’occident (et maintenant la Russie). Ce ne sont pas des fanatiques ou des guerriers, et elles ne tiennent pas mourir en martyres. l’EI sait cela, et pousse ses ennemis à attaquer la population des centres urbains qu'elle contrôle. Il y a de toute façon très peu d’infrastructures à cibler : le régime est semi-nomade, sans frontière fixe, et l’EI déplace sans cesse son matériel militaire très mobile et ses troupes.
Ce sont donc surtout les populations locales qui souffrent. Beaucoup de gens, s’ils avaient pu en avoir l’occasion, auraient fui à la fois l’EI et les bombes de ses ennemis, mais ils sont coincés et ils dépendent, pour leur protection, de la bannière noire. Au moindre signe indiquant qu’ils puissent être dans la "zone grise", ils sont punis de mort. Mais l'histoire montre que les bombardements aériens durcissent l’opinion des populations contre les pays qui bombardent, quel que soit le régime général dans lequel ils vivent.
En Syrie et dans une grande partie de l’Irak, il n’y a presque plus de "zone grise", surtout pour une jeunesse arrachée à ses foyers soit pour être enrôlée de force dans tel ou tel groupe de combattants, soit pour se transformer en réfugié et s’exiler vers les limbes.


   Nous nous faisons donc en Occident des illusions sur la mort prochaine de l’El. Rien qu’au plan financier, même dans le cas coûteux des  attentats du 11 septembre 2001, la terreur est en quelque sorte très bon marché par rapport au coût de la réponse sécuritaire et militaire que l’Occident lui apporte. De plus, la terreur ne mobilise que quelques hommes ; son combat, des milliers.
 Pour Atran donc, il faudrait que l’Occident s’interroge de façon critique sur ses stratégies de riposte. Car en plus, sur la Toile, l’efficacité de Daesh est sans commune mesure avec les quelques inefficaces campagnes de contrepropagande menées, telle que celle du Think Again, Turn Away, par le Département d’Etat américain : 70.000 comptes Twitter et Facebook, estiment certains, ouverts par l’EL, et jusqu’à 90.000 posts publiés chaque jour…

 Naïveté donc de ceux qui ont en charge la diplomatie publique et qui ne comprennent toujours pas combien leurs classiques appels à la « modération » tombent à plat, car ils s’adressent à des jeunes gens agités, idéalistes, assoiffés d’aventure, de gloire et de sens. (Je souligne.)

   Le silence des intellectuels. C’est sous ce dernier sous-chapitre que Scott Atran termine son analyse. S’il y a quelques remarquables initiatives sur le terrain, pour lui, il manque gravement d’actions ambitieuses auprès de la jeunesse des 90 nations actuelles tentée par l’aventure révolutionnaire de Daesh. Il y a des ONG et des jeunes qui ont de bonnes idées pour contrer la force attractive de l’EL, mais les gouvernements n’en font pas une priorité ni n’engagent de fonds suffisants pour soutenir leurs actions sur le terrain. Et quand, l’une ou l’autre organisation reçoit quelque subside, elles ne sont pas relayées par le monde intellectuel, qui, d’après l’anthropologue et selon sa propre expérience vécue dans le monde universitaire américain, ne prend pas la mesure de l’urgence, et se maintient dans des discussions académiques qui n’ont aucun impact direct vis-à-vis de leur Etat qui s’est engagé à marche forcée vers une guerre sans limite (…)


   J’en termine, mais avec le souhait de citer Scott Atran une dernière fois, dans son ultime et remarquable paragraphe, soulignant quelques passages à mes yeux essentiels :

L’intervention, dans le champ politique, d’intellectuels responsables était autrefois une part vibrante de notre vie publique. Pas pour promouvoir une action "certaine claire et forte", comme l’avait écrit Martin Heidegger en soutien de Hitler, mais pour imaginer des voies et des scénarios raisonnables, dignes d’examen. Aujourd’hui, ce champ a été abandonné à des prêcheurs manichéens et des bloggeurs, animateurs radio et autres apôtres télévisuels. Ces gens font rarement le travail en profondeur auquel les intellectuels devraient se consacrer.
"L’intellectuel, écrivait Raymond Aron il y a 60 ans, s'efforce de n'oublier jamais ni les arguments de l'adversaire, ni l'incertitude de l'avenir, ni les torts de ses amis, ni la fraternité secrète des combattants".
Les civilisations s’élèvent et s’effondrent selon la vitalité de leurs idéaux culturels, pas seulement selon le poids de leurs actifs matériels.
L’Histoire nous apprend que la plupart des sociétés cultivent des valeurs sacrées pour lesquelles leurs peuples sont prêts à se battre passionnément, à risquer des pertes sérieuses et même la mort, sans faire de compromis.
Notre recherche suggère qu’il en est souvent ainsi pour ceux qui se joignent à l’EI, et pour de nombreux Kurdes qui s’opposent à lui sur les lignes de front. Mais jusqu'à présent, nous ne trouvons aucune volonté comparable chez la majorité des jeunes dans les démocraties occidentales. Avec la défaite du fascisme et du communisme, la recherche de confort et de sécurité ne semble pas suffire à combler leur vie. Suffit-elle à assurer la survie - à défaut du triomphe -  des valeurs que nous pensons acquises, et sur lesquelles nous avons la conviction que le monde est fondé ? Plus que la menace que font peser les djihadistes, ces questions représentent le principal problème existentiel de nos sociétés ouvertes.


  Voilà. J’en ai terminé. Je n’ai eu que peu de commentateurs sous les notes que j’ai consacrées à la simple lecture de l’article de l’anthropologue Scott Atran, publié d’abord en ligne sur l’Obs, il y a maintenant sans doute déjà deux semaines.

J’en tire au moins deux conclusions :

ü      La première, en lien avec ce que j’ai lu par exemple sur le blog de l’Ouximer de l’Obs, c’est que l’on ne se donne de moins en moins chez nous le temps de la vraie et authentique lecture, et que dans l’impatience et les préjugés personnels ainsi qu’idéologiques, on peut aller jusqu’à produire un résumé de pur contresens de la pensée d’un auteur qui n’agrée pas d'emblée et que l'on snobe en conséquence en le survolant, quitte à contrefaire ce qu’a effectivement exprimé un auteur comme Scott Atran. C'est désolant en effet.

ü     La seconde, beaucoup plus fondamentale, c’est qu’en effet, même si l’anthropologue s’exprime à partir du continent nord-américain la plupart du temps, il m’a perso, encore plus convaincue que les réponses sécuritaire (chez nous) et militaire (au Moyen-Orient), ne suffisent strictement pas. Et qu’il faudrait effectivement que les politiques de nos Etats mettent de conséquents moyens (financiers mais aussi culturels) pour sa jeunesse, sa jeunesse si oubliée et sacrifiée sur l’autel du marché de l'embauche et des restrictions budgétaires. Leur politique toutefois a peu de marge de manœuvre, pas tant à cause du libre-marché, mais du capitalisme, je veux dire strictement par là la logique financière qui n’a pour but que de faire plus d’argent avec de l’argent. Hier, j’écoutais un économiste à la radio, nullement d’extrême-gauche, et qui affirmait que le monde allait tout droit dans le mur, car la majorité absolue des transactions mondiales n’étaient plus que virtuelles et financières (de l’argent qui fait de l’argent), sans plus aucun lien direct avec l’économie qui fait vivre (ou mourir) les humains. Tant que nous ici nous préférons le déni d’une telle réalité (et sans doute à juste titre à cause de la monstruosité qu’a donné la pseudo-alternative communiste), et que nous continuons à confondre économie libérale avec la logique capitaliste au point de la laisser faire, eh bien, non seulement c’est à terme la disparition de la classe moyenne de chez nous qui se prépare, mais ce ne peut être aussi que la tentation de la radicalisation ethno-religieuse des laissés-pour-compte de notre régime ultralibéral qui progresserait, voire qui risquerait d’établir demain un rapport de force contre nos principes démocratiques mêmes, confondus hélas avec la logique du Grand Capital. Et qui, quant à lui, se trouve lamentablement traduit dans les publications extrémistes d'origine arabe en ennemi d'hier, les croisés chrétienset, en ennemi atavique d'hier comme d'aujourd'hui, les Juifs, amalgamés  et essentialisés en usuriers. Idiotes de telles identifications bien évidemment,  mais hélas tellement avalées comme pain béni aujourd'hui par tant de musulmans frustrés et aveuglés de ressentiment...

      Grâce à l’article de Scott Atran, j’ai pu mieux saisir la force attractive du Califat, avancée comme un pseudo ordre moral supérieur d’ordre politico-socio-économique, en alternative à l'ordre colonial, à nos démocraties, considérées encore comme l'ordre du dominant d'hier à peine ; califat d'autant plus attrayant que notre système s’avère de plus en plus inégalitaire, ne proposant quasi plus rien pour sa jeunesse non privilégiée, et semblant ne pouvoir résister à la logique infernale de la pure finance et des multinationales…


lundi 15 février 2016

Lecture (plus synthétique) de l'article de Scott Atran

Lecture d’un article
De Scott Atran


L’Etat islamique est une révolution (5)



   Je vais tout de même accélérer le tempo de ma lecture commentée de l’article de Scott Atran ici, sans quoi, je ne l’aurai pas terminée à Pâques (voire à la Trinité) ! D’autant plus que dans les jours à venir, je n’aurai que peu de temps à consacrer à mon blog.

 Mon propos se fera donc nettement plus synthétique mais veillant à demeurer au plus près du texte et particulièrement de l’intention clairement exprimée de son auteur, car c’est précisément sur elle que j’ai lu le plus de contresens.

 On peut se méprendre en effet sur le terme de révolution que l’anthropologue choisit pour rendre compte longuement de la réalité de l’Etat islamique vécue comme telle par ses leaders, ses combattants et ses admirateurs. Ou, plus exactement, de prêter immédiatement à son signataire (et à celle qui le commente ici) l’intention de vouloir donner une acception (et appréciation morale) positive à ce terme en ce qui concerne Daesh. Et on se méprend d’autant plus que, précisément, en tant qu’anthropologue, Scott Atran décrit les caractéristiques de Daesh en ce qu’elles les partagent avec d’autres mouvements de type révolutionnaire, qu’ils soient considérés comme un bien (une rose) ou comme un mal absolu (un national-socialisme).

 On se méprend surtout sur l’intention directrice de cet article. L’ayant relu bien lentement ce matin même, je peux l’interpréter ainsi : A force de seulement diaboliser l’Etat islamique au lieu de l’analyser, - et jusqu’à refuser de le nommer comme tel -, on le caricature et surtout on le simplifie ; et paradoxalement, on risque alors de minimiser sa puissance d’efficacité fédératrice ainsi que sa possible persistance dans la durée.

   Ce pourquoi Scott Atran prend-t-il tant de temps en sous-chapitres pour montrer la puissance révolutionnaire même de l’Etat islamique. Ainsi, le pouvoir d’une cause transcendante comme Dieu et le pseudo salut de toute l’humanité ; celui du combat mené au nom de valeurs sacrées ; celui de la gloire, de la camaraderie entre pairs et de la fusion de l’identité individuelle dans le groupe, qui galvanisent tant de jeunes et rendent la mort en martyr si fascinante ; celui de la revanche contre l’ancien ordre colonial ; celui en conséquence du mythe très fédérateur du califat (arabe) contre la démocratie libérale (occidentale) ; celui d’une organisation très structurée dès le départ, en différence d’autres mouvements terroristes, comme hier le mouvement anarchiste terroriste d’origine russe[1] qui a sévi un temps en Occident, ou aujourd’hui Al-Qaïda au Moyen-Orient, etc.


   Comme indiqué dans une note antérieure, Scott Atran compare aussi Daesh au nazisme, en anthropologue bien évidemment, à savoir du point de vue de sa capacité à regrouper les masses. Et comme dans ce long article, ce n’est pas le centre de son sujet, il renvoie à une autre étude où il l’aborde plus longuement. Toutefois, très rapidement dans l’article dont il est question ici, Atran porte mêmement en évidence cette compréhension (diabolique) qu’Adolf Hitler avait de la dynamique des masses. Atran cite un propos de l’écrivain George Orwell[2], et je cite ce passage, quant à moi, en entier :

« Hitler sait que les êtres humains ne veulent pas seulement le confort, la sécurité, les heures de travail de courte durée, l'hygiène, le contrôle des naissances et, dans le bon sens commun. Ils ont également, au moins par intermittence, l'envie de lutte et de sacrifice de soi, pour ne pas mentionner les tambours, drapeaux et défilés. Peu importe comment sont leurs théories économiques, le fascisme et le nazisme sont plus sonores psychologiquement que toute conception hédoniste de la vie. »


    Oui, l’Etat islamique comme le fascisme et le nazisme sont plus sonores et plus efficaces que toute conception hédoniste de la vie.

 Et c’est à cela ce que, dans son article, Scott Atran tente de porter notre attention et aussi, je suppose, celle de nos dirigeants, faisant donc le choix de préférer un article publié dans un grand quotidien qu’une étude académique dans une revue de spécialistes.


   Synthétisant ainsi, je pense pouvoir en terminer la lecture en une unique et dernière note prochaine.

  Sans inutile guéguerre de type infantile, il n’empêche que je n’en reviens pas de la pseudo synthèse, - et de ses purs contresens -, de l’article de Scott Atran à laquelle prétend une blogueuse de l’Obs[3]. C’est sans doute, à première vue, plus dommage que dommageable, dans la mesure où, particulièrement sur l'Obs, la blogosphère n'est plus du tout la priorité du Journal. Il n'empêche, que celle-ci doit refléter une part importante de l'opinion publique. Et si des gens pouvant manier aussi facilement et avec art la plume et le pinceau, se trompent aussi grossièrement sur le sens et l'intention d'un auteur, eh bien, il y a de quoi être très pessimiste sur la capacité de la doxa tout court à pouvoir et vouloir encore comprendre ce qui se passe et ce qui se joue en réalité. Et donc de pouvoir encore, en meilleur connaissance de cause, questionner le pouvoir en place sur le bien-fondé des mesures spectaculaires qu'il prend (comme la déchéance de nationalité), et a contrario, du peu de moyens financiers qu'il octroie aux associations qui se battent sur le terrain, et sans médiatisation, contre la radicalisation des jeunes en milieu défavorisé.

  
[1]  A ne pas confondre avec le courant anarcho-syndicaliste (dont une des célèbres figures fut Rosa Luxemburg) et qui, s’il a été opprimé dans le sang, ne fut pas un mouvement terroriste.
[2]  On peut lire l’entièreté de l’article de George Orwell en anglais ici : http://worldview.carnegiecouncil.org/archive/worldview/1975/07/2555.html/_res/id=sa_File1/v18_i007-008_a010.pdf
[3] http://savoirvivredelouximer.blogs.nouvelobs.com/archive/2016/02/07/l-ordre-nouveau-578882.html

jeudi 11 février 2016



 Lecture lente et commentée d’un article
De Scott Atran


L’Etat islamique est une révolution (4)




   Ce n’est hélas pas simple pour moi de poursuivre comme si de rien n’était la simple lecture de l’article de Scott Atran. Il me faut faire abstraction de ces lectures empressées et erronées qui non seulement ont déjà caricaturé le propos de l’anthropologue mais ont diabolisé le mien. D’autant plus que sur certains points, je ne souscris pas à tout ce que Scott Atran avance dans cet article, particulièrement dans des passages où transparaissent ses propres prises de position citoyenne. Ce pourquoi, c’est sans doute la dénomination d’article et non d’étude qui ici convient le mieux. Et c’est ce qu’il est dans le chef même de son auteur qui le publie d’abord en langue anglaise dans la revue en ligne Aeon et en traduction française dans l’Obs.
Mais, comme suggéré dans ma note intermédiaire, le hic doit sans doute venir du fait que beaucoup se sentent en état de guerre, et que du coup, n’importe quelle analyse du phénomène de Daesh, - et par définition, une analyse se doit de suspendre tout jugement moral, du moins dans son travail intellectuel – est hélas et fiévreusement déjà interprété comme un acte de haute trahison et de collaboration avec l’ennemi.

   Ceci étant dit, je poursuis.


   C’est bien en anthropologue que Scott Atran publie son article. Tout anthropologue tente d’inscrire son analyse d’un phénomène vécu par un groupe d’humains dans l’une des différentes dynamiques déjà étudiées dans sa discipline par quelques savants remarquables, et qui étudie, quant à elle, comment se fédèrent des humains en ethnies, en nations, ou (et) sous la bannière d’une cause transcendante (religieuse ou laïque).
Pour Atran, la révolution de l’Etat Islamique n’échappe pas à cette logique primaire de l’espèce humaine, et qui à la différence des autres vivants, est comme d’autres dans l’histoire universelle, auto-prédatrice. Ce qui peut choquer dans son propos, c’est précisément qu’il n’en fait pas une exception absolue, qu’il ne l’identifie pas d’office à une ethnie ni à une religion précise, du moins en tant qu’anthropologue en acte. Pourtant aujourd’hui en Europe, nous devrions savoir que « le plus jamais ça » tant proclamé après l’horreur de la Seconde Guerre Mondiale qui a fait un peu plus de 60 millions de morts, dont presque 6 millions par génocide, n’était qu’un vœu incantatoire et qu’il n’a strictement pas pu servir de leçon depuis lors…

   Scott Atran précise donc que dans l’histoire plurielle de l’humanité, depuis ce que, avec Karl Jaspers, philosophe allemand du 20e siècle, il appelle la période axiale, des communautés d’humains à grande échelle se sont regroupées sous les auspices de divinités puissantes, qui ont puni sans pitié ceux qui transgressaient la morale – s’assurant ainsi de la docilité de tous, même les étrangers, dans des empires multiethniques, chacun devant travailler et se battre comme un seul homme.
 Il n’est pas interdit de penser que l’idée même de nation en soit une sorte d’aboutissement (commentaire personnel).

 A l’appui du Léviathan de Thomas Hobbes (1651), Scott Atran reprend l’expression forte de privilège de l’absurdité, ce privilège, ou plus exactement, cette terrible conscience humaine de se savoir programmée pour mourir ; et qui, selon eux, pousse l’espèce humaine à mettre la plus grande énergie – en bien comme en mal -, pour donner du sens à l’existence humaine. Et, poursuit Atran, seuls les vivants humains, dans leur conscience unique de se savoir mortels, les poussent à contrer l’absurde de cette « tragédie de la cognition ». Pour le meilleur comme pour le pire.

 Et à l’appui de Charles Darwin dans son étude La filiation de l’homme (1871), Atran souligne que les groupes de vivants humains qui ont le plus de change de durer par rapport à d’autres, sont ceux qui cultivent une sorte de moralité (patriotisme, fidélité, obéissance, courage, compassion). Bref, qu’elles soient religieuses ou laïques, il faut que les valeurs d’un regroupement d’humains soient considérées comme sacrées par l’ensemble de cette communauté pour que la cause de n’importe quel groupe ait la chance d’aboutir.

 J’extrapole un peu sur l’article de l’anthropologue pour achever ma note du jour. Plus loin, Scott Atran, montre que dans sa lutte pour l’indépendance contre la Métropole britannique, le jeune peuple américain a eu besoin d’autre chose que des mots de Thomas Jefferson (signataire de la déclaration d’Indépendance), quand l’armée de la Grande-Bretagne a envoyé une force navale supérieure en nombre aux habitants que comptait New York à l’époque. Tout semblait même perdu devant un tel déploiement de force, et beaucoup de combattants commençaient à déserter la cause. Puis vint le discours mémorable de George Washington et qui mit l’armée en fusion, dans l’hiver rude de Valley Forge, précisément par ce qu’il en appelait à la valeur sacrée de liberté.


   Deux p’tits commentaires personnels pas drôles du tout pour clôturer ce billet :

  1 - Hélas, tout le monde le sait, le sacré d’ici n’est pas le sacré de là-bas (cf. ce qu’écrivait déjà le sage Montaigne sur de simples us et coutumes en amont ou en aval de la région de Bordeaux), et hier comme aujourd’hui au lieu de fédérer toute l’espèce humaine, il galvanise des troupes armées plutôt que de générer des congrès de sages de toute la planète pour une paix mondiale et le sauvetage (il n'est même plus temps de parler de salut) à moyen terme de l'espèce humaine sur notre p'tite planète.

 2 - Il faudra sans doute, hélas, attendre, des cataclysmes d’un nouveau genre (à savoir ceux dus au réchauffement climatique et à surpopulation mondiale) pour que les vivants humains mettent enfin une sourdine à leurs obsessions religieuses et idéologiques.

   Et au fond, ce sera même pas sûr…

       


lundi 8 février 2016


Lecture lente et commentée d’un article
De Scott Atran


L’Etat islamique est une révolution (3)

Note intermédiaire




   Je commence par une réflexion personnelle avant de poursuivre. Sur une certaine atmosphère très particulière qui risque d’asphyxier toute tentative de pensée sans passion. Cette atmosphère, c’est celle de la guerre. S’il y a bien guerre contre Daesh en Syrie (quoiqu’elle ne soit pas clairement la priorité absolue de toutes les armées de l’air qui interviennent dans son ciel), elle ne l’est pas (encore) en France ou en Belgique. Si elle l’était, elle devrait porter le qualificatif de civil ; guerre civile.
Pourtant, beaucoup raisonnent, ou résonnent plus exactement, déjà dans cette atmosphère tout à fait exceptionnelle (entendre aussi l’état d’exception sous ce déterminant). Il faudrait avoir à l’esprit le type de littérature qui abonde en temps de guerre et qui ne souffre aucune exception, sinon celle du traître à sa patrie, et qui unanimement ne décrit plus l’autre que comme l’ennemi à abattre. Ce dernier ne se doit donc plus qu’avoir cette seule et unique figure, celle de l’ennemi. Et en effet, comment mobiliser autrement, en temps de guerre effective, la chair à canon de toute armée, sans cette caricature, sans cette haineuse galvanisation ? Car si ces autres, qui cependant nous menacent,  conservent un visage, un visage humain au sens lévinasien,  eh bien, les simples ploucs risquent de ne plus vouloir tuer, ne plus avoir le courage de tuer et risquent de glisser dans la culpabilité, la désertion ou la maladie mentale. Et si je puis dire, en temps de guerre, la pensée manichéenne s’avère quasi vitale pour la bonne santé mentale de tout le monde.

   Ce pourquoi donc il faut aussi tout faire, quand faire ce peut encore, pour ne point rentrer tête baissée dans cette logique infernale. Et il me semble que l’étude que propose Scott Atran participe de cette volonté de nous faire comprendre pourquoi selon certaines enquêtes, un jeune français sur quatre, et malgré ses horreurs bien connues, est encore tenté de rejoindre les combattants de l’Etat islamique.

   Je sais bien ce qu’il m’en coûte à moi-même (et m’en coûtera dans la suite de mes billets) de vouloir rendre compte et poursuivre l’analyse de Scott Atran. Car son propos d’anthropologue est déjà devenu inaudible, insupportable dans l’atmosphère actuelle et au regard des plus de cent assassinés à Paris en novembre dernier. Et vouloir seulement comprendre d’où parlent ces autres qui fascinent une certaine jeunesse européenne malgré leurs crimes abjects, en tentant d’en saisir l’une ou l’autre causes, je le sais, sera quasi automatiquement mal interprété. Mais je relativise, je ne risque pas grand-chose, sauf à être encore un peu plus anathématisée à coup de caricatures. Mais heureusement, comme le dit l’adage, le ridicule ne tue pas !

  

   Ce qui hélas paraît déjà proprement insupportable dans le propos de l’anthropologue Scott Atran, c’est comment il inscrit un mouvement de type révolutionnaire comme EI (mais le nazisme par exemple se présentait bel et bien, lui aussi, en tant que révolution, imposant par la force « un ordre nouveau »), dans l’histoire universelle des mouvements qui ont beaucoup tué au nom d’un idéal, et plus exactement au nom d’un idéal sacrificiel.

   C’est ce que je tenterai de résumer dans une prochaine note.



   Ici, j’ai tout mon temps.

samedi 6 février 2016


Lecture lente et commentée d’un article
De Scott Atran


L’Etat islamique est une révolution (2)




La capacité d’attraction de l’Etat islamique


   Sous ce sous-titre, Scott Atran entend critiquer l’opinion assez répandue selon laquelle l’Etat islamique ne serait qu’une simple déclinaison d’un extrémisme terroriste, car une telle réduction masque la puissance fascinatrice que EI exerce  sur certains jeunes autant donc que sa véritable menace (je souligne).

 Oui, EI exerce un pouvoir d’attraction et qui peut même procurer de la joie. Joie de l’héroïsme de ses combattants, souvent des jeunes gens, prêts à se battre jusqu’à la mort ; sentiment de fusion avec tous les camarades unis pour une cause glorieuse. Je cite Atran : « Une joie qui s’accroît quand s’assouvit leur colère et s’étanche leur soif de vengeance (la science nous apprend que cela peut procurer au cerveau et au corps un réconfort similaire à d’autres formes de bonheur).
 Mais on constate aussi une forme de joie dans la région chez certains habitants qui, même s’ils n’approuvent pas la violence meurtrière de Daesh, se réjouissent de la renaissance du califat contre l’ordre politique imposé par les anciennes grandes puissances sur leur modèle d’Etat-nations, et que beaucoup identifient comme l’origine de tous leurs malheurs.
 Et ici encore, on aurait tort de croire qu’une telle révolution ne serait qu’un retour à un âge moyenâgeux. Non, le Califat, précise l’anthropologue, est à la recherche d’un ordre nouveau, basée sur la culture contemporaine.

« Nous ne renvoyons pas les gens au temps des pigeons voyageurs » déclare l’attaché de presse d’EI à Raqqa. « Au contraire, nous profiterons des nouveaux développements. Mais dans un sens qui ne soit pas contraire à la religion. »


 C’est aussi cela la réalité de l’Etat islamique et ses aspirations, et Scott Atran de nous inciter à ouvrir les yeux sur elles car « si nous refusons de les aborder autrement que par la force militaire, nous attiserons probablement ces passions et une nouvelle génération connaîtra la guerre, et pire encore».

 

   Je n’ai plus le temps de poursuivre aujourd’hui.

 Je précise à l’attention de ceux qui, ailleurs, se scandalisent déjà de mon choix de suivre de près l’analyse de Scott Atran, que plus loin dans cet article paru dans l’Obs en ligne du 2 février, mais beaucoup plus longuement dans une autre étude, l’anthropologue établit aussi un parallèle entre Etat islamique et nazisme (lire  Etat islamique : l’illusion du sublime (http://artisresearch.com/wp-content/uploads/2014/10/Satran-Cerveau-Psycho-oct-nov-2014.pdf)